Lors de la visite organisée par la Société québécoise de la pivoine au Jardin universitaire Roger Van-den Hende en 2022, un membre a attiré mon attention sur la signification du libellé « Paeonia lactiflora Pall. », tel qu’on pouvait le lire sur une étiquette d’identification. J’ai donc décidé d’expliquer comment les botanistes nomment et classent les plantes, afin de mieux comprendre ce système de désignation. Commençons par le genre et l’espèce.
Origine du nom « Paeonia »
Le mot latin Paeonia provient de la mythologie grecque. Il est dérivé de Paeon, un élève d’Asclépios, le dieu de la médecine. Selon la légende, Paeon utilisa une racine de pivoine pour soigner Hadès, ce qui suscita la jalousie de son maître. Pour le protéger, Zeus le transforma en fleur, donnant ainsi naissance à la pivoine.
Paeonia, un terme ancien pour la pivoine
Tiré de : Pedanius Dioscorides, Pietro Andrea Mattioli, Petri Andreae Matthioli Senensis Commentarii, in libros sex Pedacii Dioscoridis Anazarbei, Venice: Vincenzo Valgrisi (printer), 1558, p. 469
L’utilisation du mot Paeonia pour désigner la pivoine remonte à plusieurs siècles. Les premiers textes botaniques mentionnant Paeonia étaient souvent descriptifs et informels, s’appuyant sur des caractéristiques visuelles et parfois sur des noms locaux. Dans son ouvrage De Materia Medica, Dioscoride, médecin grec né au premier siècle avant Jésus-Christ, décrit la pivoine. Cette description a été reprise et transmise jusqu’au 18e siècle.
À l’époque, il n’existait pas de système de classification standardisé, ce qui faisait qu’une même plante pouvait être désignée différemment selon les auteurs.
Ainsi, dans Flora Marchica (1663), l’ouvrage floristique de l’Allemand Johann Sigismund Elsholtz, certaines pivoines du genre Paeonia sont déjà mentionnées. À la page 159, Elsholtz décrit des variétés dont Paeonia flore pleno rubro minore, une petite pivoine à fleurs doubles rouges.
Nomenclature botanique
Le naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778) est à l’origine de la nomenclature binomiale, qui consiste à désigner chaque plante par deux mots en latin, en italique : le genre suivi de l’espèce.
Le genre est une catégorie taxonomique qui se situe au-dessus de l’espèce et sous la famille. Il commence toujours par une majuscule.
L’espèce désigne un groupe d’individus capables de se reproduire entre eux et partageant des caractéristiques similaires. Elle est également en latin, mais commence par une minuscule. Par exemple, dans Paeonia lactiflora, Paeonia représente le genre, et lactiflora est l’épithète spécifique, qui fait référence à l’aspect laiteux des fleurs de cette espèce.
Linné et la pivoine
C’est Linné lui-même qui, dans son œuvre Species Plantarum en 1753, a assigné scientifiquement le genre Paeonia à la pivoine, en lui attribuant l’espèce Paeonia officinalis. Ce nom fait référence à l’utilisation médicinale de la pivoine, puisque officinalis provient de officina, le terme latin pour désigner l’atelier de fabrication des médicaments.
Chaumeton, dans son ouvrage Flore médicale. Vol. 5. 1833, décrit la pivoine officinale, aussi appelée pivoine femelle. Les noms de la pivoine en plusieurs langues sont également listés à partir de celui utilisé par Dioscorides. On note l’importance d’un seul nom associé à chaque espèce.
Voir le texte complet dans Biodiversity Heritage Library
Linné a donc repris un terme déjà utilisé par ses prédécesseurs pour désigner scientifiquement la pivoine, tout en introduisant un système de nomenclature qui permet d’identifier de manière précise chaque plante.
Dans les publications scientifiques, lorsqu’on utilise Paeonia sans épithète, on l’accompagne de l’abréviation de l’auteur qui a décrit la plante, comme Paeonia L. pour Linné. Il est toutefois plus courant de voir le genre accompagné de l’épithète spécifique, comme dans Paeonia officinalis L., pour indiquer que c’est Linné qui a décrit l’espèce.
Le système de nomenclature, précis et riche en histoire, permet d’identifier chaque plante de manière unique, peu importe la langue, tout en honorant ceux qui ont contribué à leur classification.
C’est aussi une question d’autorité scientifique : une même espèce ne peut avoir deux noms, et c’est toujours le plus ancien qui prévaut. Dans les jardins botaniques et les herbiers, le nom scientifique complet, incluant l’abréviation de l’auteur, est utilisé pour cataloguer et identifier les plantes avec précision. Il en va de même dans les travaux de recherche scientifique, les articles et les publications botaniques, telles que les flores et les monographies.
Lorsqu’un texte mentionne une fois Paeonia en entier, il peut être abrégé dans la suite du texte par sa première lettre, en l’occurence P.
Les épithètes ou espèces
Pour Paeonia lactiflora, l’épithète lactiflora vient du latin lactis (lait) et flora (fleur), se traduisant par « à fleurs laiteuses ». Ce nom fait probablement référence à l’apparence pâle et crémeuse des fleurs de cette espèce originale, caractérisée par une floraison simple et blanchâtre, avant l’émergence des variétés modernes aux fleurs plus sophistiquées.
Quant à Pall. dans Paeonia lactiflora Pall., il réfère ainsi Ivan Vladimirovich Pallas, le botaniste russe qui a décrit cette espèce pour la première fois en 1776. Pallas a publié sa description en latin dans une revue russe, ce qui était la norme à l’époque.
L’anglais est désormais la langue standard pour la description des nouvelles espèces, mais le genre et l’espèce sont toujours en latin.
Question de famille
En taxonomie, les genres sont regroupés en familles en fonction de caractéristiques communes, comme la structure florale.
Le genre Paeonia appartient ainsi à la famille des Paeoniaceae, dont il est le seul représentant. Ce genre compte une quarantaine d’espèces réparties en Asie, en Europe et en Amérique du Nord, mais seules quelques-unes sont cultivées dans nos jardins.
Les noms de familles sont toujours en latin (avec la terminaison habituelle –eae. On peut toutefois les franciser : les Péoniacées. Les anglophones vont plutôt parler de Peony family.
Image tirée de : Le Maout, Emmanuel et Decaisne, Joseph. A general system of botany, descriptive and analytical in two parts. London, Longmans, 1876
Les trois sections du genre Paeonia
Dans le genre Paeonia, les espèces sont souvent classées en trois grandes sections, une distinction qui permet de mieux comprendre la diversité et les caractéristiques des pivoines. La classification taxonomique des pivoines a subi de nombreux changements au cours des 50 dernières années et continuera probablement d’évoluer, les taxonomistes modernes utilisant la génétique moléculaire, basée sur de nouvelles technologies, pour analyser le profil génétique. La dernière classification est basée sur l’ouvrage de Dee-Yuan Hong, Peonies of the world. Part III: Phylogeny and evolution, publié par les Royal Botanic Gardens, Kew en 2021.
- Section Paeonia : Cette section regroupe principalement les pivoines herbacées, comme Paeonia lactiflora (la pivoine de jardin ) et Paeonia officinalis (la pivoine officinale). Ces espèces sont principalement originaires d’Asie et d’Europe, et ce sont les plus cultivées dans nos jardins. Elles sont généralement caractéristiques par leurs tiges herbacées qui disparaissent chaque hiver.
- Section Moutan : Cette section comprend les pivoines arbustives (en anglais, tree peonies ou woody peonies). L’espèce la plus connue de cette section est Paeonia suffruticosa, la pivoine du Japon mais Paeonia lutea et Paeonia rockii en font aussi partie. Ces plantes forment des arbustes plus ou moins persistants et peuvent atteindre des tailles imposantes, avec des fleurs spectaculaires.
- Section Onaepia : Moins courante dans nos jardins, cette section regroupe des espèces de pivoines moins connues et souvent originaires de régions montagneuses d’Asie centrale et orientale.
Ces sections permettent aux botanistes de mieux classer les pivoines en fonction de leurs caractéristiques morphologiques et génétiques, et jouent un rôle important dans la compréhension de l’évolution du genre Paeonia.
Pour en savoir plus sur la classification du genre Paeonia, visitez : How to identify your peony species? (The Peony Society)
Variétés botaniques et cultivars : une classification infra-spécifique
Sous le niveau de l’espèce, la classification botanique établit des catégories supplémentaires, telles que les sous-espèces, les variétés botaniques et les cultivars. Ces distinctions sont essentielles pour mieux appréhender la diversité au sein d’une même espèce, en particulier chez les plantes cultivées.
Les sous-espèces (subsp.) et les variétés botaniques (ou simplement var.) sont des subdivisions naturelles d’une espèce, où les individus présentent des différences mineures mais stables, comme la couleur des fleurs ou la taille des feuilles. Ces variations apparaissent naturellement, sans intervention humaine. Par exemple, au sein de l’espèce Paeonia officinalis, certaines pivoines peuvent se distinguer par la taille ou la forme de leurs fleurs, tout en étant classées sous le même nom scientifique.
À l’inverse, les cultivars (cultivated varieties ou cv.), aussi appelés variétés horticoles, désignent des plantes sélectionnées et cultivées par l’homme pour des traits spécifiques, souvent esthétiques, tels que la couleur des fleurs, leur forme ou leur taille. Un cultivar résulte d’une intervention directe, que ce soit par sélection ou hybridation.
Ces plantes portent un nom distinctif, comme Paeonia ‘Sarah Bernhardt’ ou Paeonia ‘Festiva Maxima’, permettant de les différencier de l’espèce et des variétés botaniques. Le nom des cultivars s’écrit toujours entre guillemets simples, avec une majuscule au premier mot et dans la langue choisie par l’hybrideur.
Une pivoine moderne, c’est plus qu’une espèce: hybride, groupe ou cultigène ?
Profitons de l’occasion pour explorer les notions complexes d’hybrides, de groupes d’espèces et de cultigènes, des termes qui désignent des plantes liées à une espèce donnée, mais dont les nombreux hybrides présentent des caractéristiques distinctes tout en partageant une origine commune.
Comme exemple, rappelons l’histoire de Paeonia lactiflora. Cette espèce a été cultivée pendant des siècles pour ses vertus ornementales. À partir du 19e siècle, des explorateurs et botanistes européens ont introduit la pivoine en Occident, notamment en France, favorisant ainsi l’émergence de nombreux cultivars modernes.
Pour de nombreux experts, il serait plus approprié d’utiliser Paeonia x lactiflora pour faire référence à un groupe d’hybrides issus principalement d’une espèce naturelle, mais dont la génétique a été modifiée au cours des années. Le symbole « X » indiquerait clairement qu’il s’agit d’un hybride.
Par contre, certains scientifiques utilisent aujourd’hui le terme hybrides lactiflora, tandis que d’autres préfèrent parler du groupe lactiflora.
Le concept de groupe lactiflora s’explique par le fait que Paeonia lactiflora a été largement hybridée et cultivée depuis longtemps, en Asie comme en Europe. Ce long processus d’hybridation a donné naissance à une grande variété de cultivars et d’hybrides, créant ainsi un groupe très diversifié de pivoines. L’hybridation se poursuit encore aujourd’hui, avec des travaux en Hollande, aux États-Unis et dans d’autres régions du monde. Le groupe lactiflora peut donc être vu comme le produit de l’hybridation continue de Paeonia lactiflora.
Hybridée au fil des siècles dans diverses régions, Paeonia lactiflora a vu son patrimoine génétique considérablement enrichi, donnant naissance à une vaste gamme de formes, de couleurs et de caractéristiques. Cette longue histoire de sélection explique la grande diversité du groupe lactiflora, qui comprend aujourd’hui une multitude de cultivars et de types hybrides. Paeonia ‘Sarah Bernhardt’, tout comme Paeonia ‘Festiva Maxima’, appartient donc au groupe lactiflora.
Enfin, le terme cultigène est un concept moderne en botanique. Il désigne des plantes issues de l’hybridation et de la sélection humaine, qui ne correspondent pas nécessairement à une espèce naturelle, mais dont les caractéristiques sont désormais stabilisées par l’intervention humaine. Ce terme s’applique tout particulièrement aux cultivars de pivoines, dont les hybrides ont été cultivés, croisés et sélectionnés sur des générations pour créer des formes, couleurs et types variés.
Le groupe lactiflora, par exemple, peut être considéré comme un cultigène, où les hybrides résultent principalement de l’espèce Paeonia lactiflora. Ce groupe témoigne de l’évolution continue des pivoines à travers le travail horticole.
De manière similaire, les groupe suffruticosa (ou cultigène suffruticosa) regroupe les pivoines arbustives d’origine chinoise et japonaise, qui suivent un processus d’hybridation parallèle.
Les hybrides intersectionnels : les pivoines Itoh ?
Les hybrides intersectionnels sont le fruit de croisements entre des pivoines herbacées et des pivoines arbustives. Ce type d’hybride a été développé en premier dans les années 1940 par un horticulteur japonais du nom de Toichi Itoh, d’où le nom que l’on donne à celles dont la graine se développe sur une pivoine herbacée.
Les hybrides intersectionnels comprennent à la fois les hybrides Itoh et ceux dont la graine provient d’une pivoine arbustive. En termes botaniques, ils sont donc un croisement entre les sections Paeonia (herbacées) et Moutan (arbustives).
Ces plantes possèdent les avantages des deux groupes : elles combinent la robustesse et la longévité des pivoines arbustives avec des floraisons spectaculaires.
Leur popularité ne cesse de croître dans les jardins en raison de leur beauté, de leurport et de leur capacité à s’adapter à des conditions de culture variées.
Comment les horticulteurs classifient les pivoines
C’est souvent sous la catégorie lactiflora qu’on retrouve les pivoines de jardin classiques dans les catalogues de pépiniéristes spécialisés.
D’autres catalogues ne feront pas cette distinction en les regroupant simplement dans les pivoines herbacées. Toutefois, ces dernières comprennent les cultivars de lactiflora mais aussi ceux d’officinalis ainsi que les hybrides interspécifiques (lactiflora avec une ou plusieurs espèces). Pour ces dernières, les mordus de pivoines préfèreront les distinguer sous la catégorie d’hybrides herbacées.
Quant aux intersectionnelles, on les voit autant sous Itoh que leur nomination correcte, ce qui devrait mériter davantage de précision.
Finalement, pour les pivoines de la section Moutan, on parle plus géréralement d’arbustives, même si elles regroupent autant les représentants du groupe suffruticosa que les hybrides de lutea ou de rockii.
Enfin, des définitions plus fines peuvent intéresser les collectionneurs, comme les distinctions de fleurs (simples, semi-doubles, doubles, japonaises), comme on les présente dans nos albums photos.




